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Bienvenue sur le blog de Timothée Gestin : Pasteur de l'Eglise Protestante Unie de France (EPUdF), en poste aux Billettes (22 rue des archives, 75004 Paris) et à l'Ascension (47 rue Dulong, 75017 Paris). Vous trouverez sur ce blog des informations pratiques, des prédications, des articles croisant théologie et philosophie et des éléments sur la liturgie.

Puissance de l’Évangile, pouvoir de l’Église et vie privée : note sur une tension (Luc 14, 1.7-14)

Luther à la Diète de Worms, Anton Von Werner (1877)

Luther à la Diète de Worms, Anton Von Werner (1877)

Nous tenons assez – souvent à raison à mon avis – à notre vie privée et nous sommes révoltés à l’idée qu’un autre que nous-même, et particulièrement une institution (l’État, l’Église, etc.), puisse s’en mêler. Notre vie privée est un domaine réservé, au sein duquel nous voulons être souverain, nos propres maîtres. Mais, chrétiens que nous sommes, nous devons affronter un fait incontestable : la Parole du Christ s’immisce jusque « chez nous », dans notre précieuse vie privée et investit tous les champs de notre existence, notre vie publique comme privée. L’Évangile de ce jour (Luc 14, 1.7-14) nous le rappelle : puisque le Christ y enseigne comment et qui recevoir à notre table à dîner comme la façon dont nous devons nous comporter lorsque nous sommes invités. Jésus nous donne même des prescriptions concernant la liste des invités (ne pas inviter nos parents et les riches mais inviter les pauvres et les infirmes, cf. Luc 14, 12-13) et le plan de table (ne pas s’asseoir à la place d’honneur mais à la dernière place, la plus humble, cf. Luc 14, 10). Comment donc ouvrir notre vie privée à la Parole du Christ pour qu’elle l’éclaire et, soyons clairs, la convertisse ?

            Le problème n’est, en effet, pas négligeable notamment parce que la Parole du Christ ne nous advient pas directement, du Ciel, mais au travers de l’Écriture sainte et de la prédication. La Parole du Christ est une parole prêchée, vivante, portée par les ministres de l’Église. À la difficulté d’ouvrir la porte de notre vie privée – où nous voulons être nos propres maîtres – à Celui qui est « Seigneur » et « Maître » (Jean 13, 13), s’ajoute donc une autre difficulté : l’Église est aussi une institution humaine qui a souvent prétendu garantir par sa discipline la mise en œuvre de ce qu’elle jugeait être l’Évangile dans la vie de ses fidèles, y compris dans leur vie privée et même jusque dans leur conscience… Il existe, dans le protestantisme, une vive conscience des errances possibles de l’Église-institution : il faut la maintenir et ne pas travestir l’Évangile et la foi dans ce qu’on appelait jadis la « sainte obéissance ».

            La possibilité de recevoir la Parole du Christ dans notre vie privée, notre intimité, notre domaine de souveraineté ne peut donc se faire sans une attention rigoureuse à l’organisation de l’Église et à la façon dont le pouvoir et l’autorité spirituels s’y exercent. Voici donc pour nous une ligne de crête et un défi crucial : il faut continuer à s’opposer à l’idée d’une Église-institution qui chercherait à contrôler d’une façon ou d’une autre la pensée et le comportement de ses fidèles sans rien laisser de la puissance de la parole du Christ qui investit, elle – nous insistons – tous les champs de notre existence, notre vie publique comme privée. Comment réaliser ce tour de force ? Peut-être en appliquant d’abord à l’Église-institution la Parole que le Christ nous livre aujourd’hui : Quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé (Luc 14, 11). Dans la ligne de la Réforme, il faut maintenir que l’Église ne saurait être autre chose qu’une créature du Verbe (creatura verbi). Elle ne domine ni ne possède la Parole qui la fait exister : elle en dépend (l’Église n’est pas la « mère » de la Parole par exemple…). Elle doit donc en être entièrement dépendante et être fidèle sans prétendre agir à sa place. Prêcher et écouter la Parole : voici la dynamique de l’Église. L’Église n’a d’autre mission que la prédication : l’Église consiste à prêcher la Parole de Dieu et non à s’occuper elle-même de la façon dont elle est reçue. L’Église prêche. Point. Elle place l’homme devant Dieu sans se glisser entre eux deux ! La discipline ecclésiale se justifie certainement dans certains cas exceptionnels, « scandaleux », pour maintenir un ordre extérieur nécessaire à toute communauté mais, en général, la discipline est souvent un manque de foi dans la puissance de la Parole : puisque cette Parole n’est pas reçue, puisque les gens ne se convertissent pas, puisqu’ils ne réforment pas leurs façons d’agir, nous allons les y contraindre (psychologiquement ou physiquement)… L’histoire de l’Église – tant catholique que protestante d’ailleurs – peut aussi se lire de cette façon : des temps de Réforme et de Réveil où la Parole est prêchée puis, alors que l’élan retombe, la discipline et le recours au Magistrat. Contre ceci, maintenons, pour pouvoir exposer toute notre vie y compris notre vie privée à la Parole du Christ, la nécessaire humilité de l’Église : qu’elle n’ait d’autres recours que la seule puissance de la Parole de Dieu.

Souvenons-nous, par exemple, de ces quelques versets de la sainte Écriture :

  • Le curieux semeur qui ne se préoccupe que de semer et non de faire croître la semence (Marc 4, 26-29)
  • Le refus du Christ que ses disciples séparent d’eux-mêmes le bon grain de l’ivraie (Matthieu 13, 14-30)
  • L’injonction de Paul, devant la gravité qui consiste à participer à la Cène, à ce que chacun « s’éprouve soi-même » (1 Corinthiens 11, 28)
  • Le commandement du Christ à ses apôtres qui leur défend de « tyranniser » ou d’ « asservir » les hommes et les femmes qui leur sont confiés (Matthieu 20, 25-28)

Ajoutons à ces références bibliques, un opuscule fort utile de Luther : Qu’une assemblée ou communauté chrétienne a le droit et le pouvoir de juger toutes les doctrines, d’appeler, d’installer et de destituer des prédicateurs (1523). Notons que dans cet opuscule, où Luther conteste le principe d’une obéissance aveugle aux autorités de l’Église (Pape, évêques, conciles, prêtres) de la part des fidèles, Luther met en exergue cette citation d’Ésaïe :

            Comme la pluie et la neige descendent des cieux, et n’y retourne pas sans avoir arrosé, fécondé la terre, et fait germer les plantes, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui mange, ainsi en est-il de la Parole, qui sort de ma bouche : Elle ne retourne pas à moi sans effet, sans avoir exécuté ma volonté et accomplis mes desseins. (Esaïe 55, 11)

            Luther montre ainsi que la confiance en la Parole agissante de Dieu est le principe vital de la Réforme de l’Église : la suffisance de la Parole de Dieu constitue une critique du pouvoir ecclésial quand celui-ci prétend mettre en œuvre par lui-même cette Parole et donc s’y substituer.

Tout ceci plaide, à mon avis, pour une ecclésiologie dite « multitudiniste », mais ce n’est pas le temps d’élaborer ce point. En tout cas, une Église au sein de laquelle ceux qui prêchent ne disposent pas de tout le pouvoir mais dans laquelle ceux qui écoutent y participe aussi : la sainte obéissance envers l’institution gagne à être remplacée par la soumission mutuelle, des ministres et des fidèles, à la seule Parole de Dieu. L’Église ne saurait penser une autre autorité que celle de la Parole et l’autorité pastorale est toujours l’autorité du ministère de la Parole (voici une autre conséquence du sola scriptura). Nous répétons que l’enjeu n’est pas de se gargariser d’être une Église « moderne » ou « démocratique » (ce que nous faisons trop souvent : qui cherche-t-on à séduire ainsi ?) : l’enjeu est de pouvoir ouvrir nos vies à la puissance de la Parole de Dieu sans tomber dans un état de minorité et de soumission à l’égard de ceux qui portent (ou prétendent le faire) cette Parole. Écouter la Parole de Dieu, c’est participer à la vie de l’Église et être vigilant sur ce point. Je ne résiste pas à une mauvaise formule : les brebis du Christ ne sont pas des moutons de Panurge !

Pour aller plus loin :

Luther, Qu’une assemblée ou communauté chrétienne a le droit et le pouvoir de juger toutes les doctrines, d’appeler, d’installer et de destituer des prédicateurs (1523).

Voir aussi qu’après avoir affirmé l’autorité de la Parole de Dieu contre les autorités ecclésiastiques, Luther sera bien obligé d’envisager l’autorité de la Parole de Dieu, et donc aussi de ses ministres, sur le peuple de Dieu. Cette tension ne peut jamais être évacuée, c’est une ligne de crête.

 

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